J’ai rencontré Elmar Aretz en filmant le village d’Immerath, Elmar est venu vers moi et m’a demandé ce que je filmais. Je lui ai répondu que je voulais rassembler les récits multiples présents dans la mine et ses environs pour en faire un film. Il m’a regardé un instant et ensuite, d’un haussement d’épaule, il m’a dit qu’il en connaissait, des histoires autour de la mine. Celle d’un vieil homme de plus de nonante ans qui venait chaque jour se recueillir sur les ruines de sa maison. Celle de Neu Immerath, ce nouveau village construit plus loin pour remplacer celui-ci consciencieusement détruit par des ouvriers. Neu Immerath où l’on a reconstruit ni hôpital ni bibliothèque, ni école. Elmar connaît encore beaucoup d’histoires, nous parlons et je l’enregistre. Depuis 2012, il consacre son temps à documenter les destructions de village aux rythme des avancées de la zone d’extraction. Il a créé un groupe de résistance pour empêcher la RWE de raser un vieux moulin du XVIIème siècle. Il fait partie des voix et des visages qui vont peupler l’espace du film.

Dans le développement à venir du film, je vais réaliser des plans dans la forêt de Hambach. C’est une zone de conflit où des éco-activistes ont installé une ZAD depuis deux ans pour défendre cette forêt, une des plus vieilles d’Allemagne. La RWE a prévu un programme de déforestation pour permettre l’extension de la mine. Il y a deux semaines, un jeune blogueur qui documentait la zone est décédé suite à une chute. Malgré le choc et la stupeur, la RWE a décidé de maintenir son programme de déforestation.

Une manifestation avec plus de 50.000 participant·e·s est prévue le samedi 6 octobre à Hambach, je vais m’y rendre pour filmer la confrontation et prendre du son. Les voix des manifestant·e·s mais aussi des forces de l’ordre vont donner de la profondeur de champ et amplifier les strates du film. Il s’agira de prolonger l’expérience du film en train de se faire dans les inattendus et de collecter des images chargées de l’énergie d’une zone de conflit.

L’image du petit village de Kaster participe au récit complexe et contradictoire de la région qui borde la mine. Lorsque l’on s’arrête dans ce petit bourg historique, c’est comme si la mine n’existait pas, les touristes flânent et les terrasses des brasseries respirent l’insouciance d’une après-midi ensoleillée. Les enfants jouent dans une plaine de jeu entre les remparts, vestiges du moyen-âge, et un cours d’eau qui s’écoule entre les vieilles pierres et les taillis touffus de la forêt. Ce motif du romantisme allemand qui recouvre le dessin de l’ingénierie minière intégrera le deuxième mouvement du film.




 

Pour le troisième mouvement, c’est à partir d’un point de vue qui surplombe la petite ville de Niederaussem que je voudrais filmer la centrale. Il donne accès à l’image d’une forteresse dominatrice qui écrase dans son ombre la petite ville. Un second plan cadre un panneau publicitaire installé au pied de la centrale. La scène montre un homme souriant accroupi dans un jardin. Derrière, une maison blanche, home sweet home, heimat idéale sous un ciel bleu offert par la RWE. Un autre plan filmé un jour d’hiver laisse entrevoir la centrale de Niederaussem engloutie dans une nappe de brouillard. Les structures émergent à peine d’un rideau gris très dense, des sons métalliques et des sirènes semblent être les seules preuves de l’activité industrielle. L’opacité de cette image répond au ciel bleu du panneau publicitaire vantant les bienfaits de la RWE dans l’aménagement de la région.

Les images de trois centrales thermiques reliées à la mine seront des plans clés. Chacune de ces infrastructures possède son biotope, son organisation urbanistique singulière qui vont nourrir la matière du film.

Face à la centrale de Frimmersdorf, il y a une zone verte où la végétation est traversée par une forêt de pylônes électriques. Cachée et recouverte par une importante densité végétale, il y a une passerelle métallique qui n’est ni profilée ni étincelante, mais rouillée et branlante. J’ai filmé un plan de cette passerelle. Contrairement au Skywalk, la perspective ne s’y ouvre pas sur la mise en scène du travail et de l’ingénierie, il n’y a aucun touriste. En se faufilant à travers les ronces, ce que l’on peut voir, c’est un entremêlement de troncs, de branches et de feuilles. J’aimerais terminer le film sur ce plan qui répond au plan du Skywalk mais laisse ouvertes les perspectives. Qui peut préjuger du dénouement des luttes qui agitent la zone de Tagebau Garzweiler?

 



     
     
     
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