Le mouvement du film se décompose en plusieurs temps, à travers plusieurs motifs. Du cœur de la mine, le mouvement du film suit les ondes de choc de l’impact de la mine sur les environs, en passant par les villages en phase d’arasement jusqu’aux centrales thermiques qui produisent de l’électricité à partir du lignite extrait dans la mine.

La séquence qui ouvre le film agence des images d’un village qui semble abandonné et à moitié détruit, suivies d’un panoramique sur un lac1. Le passage est accompagné de textes, issus d’archives, qui soulignent, d’un ton sans appel et légèrement inquiétant, le caractère pacifié du lieu : « ici, pas de conflit, tout va bien, il n’y a rien à voir, circulez » semble nous dire cette voix. Une bande son étrange et minimaliste, composée à partir des bruits de la mine, jette une ombre sur ces plans. L’agencement de ces plans en entrée introduit la dynamique du film..

Le premier mouvement s’attarde sur la mine en elle-même. Au fil de mes allers et retours à Garzweiler, la sécurité et l’interdiction de circuler autour de la mine se sont renforcées, ne laissant finalement qu’un seul point de vue, le Skywalk mis en place par la RWE. J’en ai pris mon parti, privilégiant cet endroit pour réaliser la plupart de mes prises de vue consacrées à l’activité minière. En effet, cette passerelle donnant accès à un panorama sur la fosse me permet une double approche. D’une part, il s’agit du point de vue prévu par la RWE : on est censé y contempler le récit héroïque du dépassement du nucléaire par l’Allemagne. Mais en changeant le cadrage, en zoomant ou en dézoomant, j’essaye de capter d’autres images à partir de ce point de vue scénographié. Que se passe-t-il si on décide de rester des heures sur cette passerelle où on est censé arriver, prendre une photo et repartir ? Où si on zoom de très près, perdant la vue d’ensemble pour se rapprocher d’un ouvrier qui s’éponge le front ? Où encore si l’on cadre la pollution émise par les engins ? En variant les focales à partir du Skywalk, j’essaye de faire apparaître les failles dans l’image designée à laquelle il est censé donner accès. D’autre part, en retournant la caméra sur le dispositif en lui même, j’obtiens un contre-champ sur la mise en spectacle de l’ingénierie et du travail par la RWE.

Le rythme lent et contemplatif de ce premier mouvement renvoie à la temporalité de la mine, à son avancée inlassable, lente, inexorable. Mon idée est de donner, par le montage des séquences, cette impression singulière de ma première rencontre avec la mine, où j’ai été surpris de ne pas trouver la fourmilière à laquelle je m’attendais : ce qu’il y a de terrible dans ce travail de l’extractivisme, ce n’est pas que l’action y est rapide, au contraire, plus on se rapproche du centre de la fosse plus tout semble aller lentement. Ce qu’il y a de terrible c’est que ça ne s’arrête jamais, comme un travail de sape qui finit par éreinter autant l’environnement que le psychisme des habitants. La mine nous a à l’usure et mon intention est de recomposer, dans ce premier mouvement, ce ressenti.




 

Le deuxième mouvement est constitué par des plans filmés dans la zone qui entoure la mine jusqu’au village d’Immerath, en voie de destruction. Ce passage raconte l’impact de la mine et ses ondes de destruction-construction sur la région environnante, accompagnées des différentes voix des activistes et des habitant·e·s qui peuplent ces zones en mutation. Tandis que le premier mouvement se compose à partir de plans plus longs et contemplatifs, accompagnés d’une couche sonore presque hypnotique, le deuxième mouvement met en friction des plans plus courts et contrastés, et dans la bande son apparaissent les voix : celles des habitants, des activistes et des théoriciens qui vivent et pensent la zone. Aux motifs de destructions des maisons du village sont imbriqués des moments de végétation et le bruissement du vent dans le feuillage. On y entend Elmar Aretz, accompagné de son chien Sunny, qui nous raconte comment il a créé un groupe de résistance pour empêcher un vieux moulin du XVIIème siècle d’être détruit par la RWE. Un autre plan montre les flancs du site industriel, des terres agricoles à la géométrie très stricte où sont disséminées des grappes d’éoliennes et de petits relais électriques qui forment un réseau dense entre la mine et les centrales thermiques visibles à l’horizon. Par une pluralité de voix et d’images, cette partie rend compte de la complexité du site qui oscille constamment entre production et destruction, entre organisation et chaos.

La troisième partie sera dédiée aux trois centrales thermiques vers lesquelles est acheminé, via un réseaux ferroviaire, le précieux combustible fossile extrait de la mine.

 



   
1 Il s’agit justement du lac de Geistal, ancienne mine évoquée précédemment
     
   
 
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