Pour alimenter le moteur de la croissance économique, il faut des ressources énergétiques. La mine de Tagebau Garzweiler fournit en combustible fossile des centrales qui produisent de l’électricité. Afin de creuser la fosse et d’extraire le lignite, des villages ont été rasés et des écosystèmes détruits. C’est le récit de cette équation terrible qui traverse le projet du film : le prix à payer pour la construction et le maintien de cette société est celui de la destruction.

Après plus d’un siècle d’industrialisation forcenée, nous sommes tous devant l’évidence des limites environnementales, climatiques et sociales engendrées par le rythme soutenu d’une société capitaliste dont le carburant est l’énergie fossile. C’est pour voir comment et pourquoi (pour qui) cela fonctionne que je me suis rendu dans la région minière de Tagebau Garzweiler.

Lorsque je suis arrivé la première fois sur le site d’extraction de Tagebau Garzweiler, j’ai été envahi par un sentiment de sidération. Ce que j’avais sous les yeux ressemblait à un impact de bombe nucléaire, un cratère de 48 km2 d’où avaient été éjectés les vivants ainsi que leur environnement social et écologique.

Je suis retourné régulièrement sur les lieux, j’ai circulé autour de la mine et j’ai commencé à filmer les structures du réseau électrique, les infrastructures autoroutières, la zone agricole et les villages détruits qui entourent la fosse.

Je réalisais que l’ensemble formé par la zone agricole, une forêt labellisée réserve naturelle et la ceinture autoroutière servaient de tampon entre la mine et les bourgades environnantes. L’activité d’extraction était voilée autant que possible. À quelques kilomètres de là, je pouvais observer des centrales thermiques d’où s’échappaient des volutes de fumée.

En parallèle de mes allers et retours sur le terrain, je lisais la littérature abondante disponible sur le site de la RWE (holding propriétaire et gestionnaire de la mine) pour décrire et surtout vendre le produit de leurs activités. Il y avait là une véritable mise en récit d’une compagnie minière convertie au capitalisme vert1. J’avais aussi trouvé des rapports disponibles d’une étude européenne concernant un pipe-line, projet de géo-ingénierie pharaonique pour diminuer les émanations de dioxyde de carbone rejeté dans l’atmosphère par les centrales thermiques de l’industrie minière. Dans ce rapport, sur plus de 80 pages, seul un paragraphe était consacré aux risques d’une catastrophe environnementale liée au pipe-line.

L’ensemble de ces données et informations récoltées par l’enquête en cours m’a conduit à définir un terrain pour le film expérimental Tagebau Garzweiler2. Pour comprendre le site minier de manière plus profonde dans sa géologie sociale et écologique, j’ai arpenté les lieux qui s’organisent et se structurent dans ses alentours.

Les centrales de Niederaussem, de Neurath et de Frimmersdorf montrent la position stratégique de la région dans sa capacité à fournir de l’énergie. De ce fait découle une véritable prise en main urbanistique et économique de l’environnement par des groupes industriels tel que RWE, ThyssenKrupp, Bayer ou encore BASF. Aux abords de la mine une passerelle métallique suspendue dans le vide au-dessus de la fosse accueille tous les jours les touristes de passage. De ce point de vue privilégié, on peut observer le chantier, image édifiante des forces industrielles à l’oeuvre pour extraire le combustible fossile. Ce qui n’est plus visible, c’est le village de Tagebau Garzweiler qui a été rasé, c’est l’envers du décor, le négatif désormais absent.

À travers le film, je voudrais montrer comment le holding de la RWE construit le spectacle de la mine à ciel ouvert et de la région environnante, autrement dit : comment « le capital reconfigure l’espace à sa propre image, en fonction de ses impératifs propres3».

1.Le terme « capitalisme vert » traduit une tendance des acteurs économiques à investir dans les énergies durables et/ou à développer des technologies de géo-ingénieries pour diminuer les émanations de gaz à effets de serre. Les résultats escomptés sont d’une part : de pouvoir maintenir un régime de croissance économique en espérant diminuer les impacts sur le climat (ou au moins rester sur un statu-quo), d’autre part de créer un marché financier où la spéculation se fait autour des produits (actifs, titrisations, etc.) développés dans le cadre des énergies durables mais aussi sur les risques climatiques liés aux activités (industrie, technologie, etc.).

2. Titre provisoire
3. Armel Campagne, Le Capitalocène. Aux racines historiques du dérèglement climatique, éditions divergences,p.82